L'assemblée du conseil départemental de mars 2026, consacrée à la présentation puis au vote du budget annuel de la collectivité, ne s'est pas déroulée sans heurts. En effet, les choix présentés par la majorité de droite ont suscité les critiques des élus La Vienne en transition. Et pas seulement les leurs, puisque des représentants syndicaux du Service départemental d'incendie et de secours ont pris la parole devant les conseillers départementaux pour dessiner des perspectives bien sombres. Pendant qu'à l'extérieur, certains de leurs collègues manifestaient leur colère par un concert de klaxons.

Des tensions dès les propos liminaires
Ludovic Devergne a exprimé en ouverture de session l’inquiétude du groupe quant aux résultats des élections municipales à Châtellerault, après que le président Pichon s’en fut félicité. « La prise de la ville par le RN a été évitée de justesse. Voir qu’une liste faite de de bric et de broc fait plus de voix que des acteurs impliqués localement de longue date doit nous interroger. Nous sommes très inquiets de la dynamique qui est à l’œuvre.«
Le chef du groupe La Vienne en transition a ensuite évoqué les points chauds du moment : le financement du service d’incendie et de secours et celui de l’aéroport local. « Pour le Sdis, le compte n’y est pas : un retard a été pris à ce sujet, dû à un sous-financement chronique par le Département. Les secours aux personnes sont essentiels et il faut absolument améliorer la situation« . « Il y a des sujets pour lesquels vous arrivez à trouver de l’argent : l’aéroport, ou le château de Monts-sur-Guesnes. On arrive à trouver l’argent, quand on le veut. » Puis il a exprimé le souhait de la rédaction, avec la majorité, d’une motion de soutien à la communauté éducative, malmenée par les mesures de carte scolaire et la réduction des moyens, qui serait votée « si possible à l’unanimité ».
« Il y a des sujets pour lesquels vous arrivez à trouver de l’argent : l’aéroport, ou le château de Monts-sur-Guesnes.«
Ludovic Devergne
Concernant cette question de la carte scolaire, de nombreux élus de droite se sont offusqués de « la violence et la brutalité des annonces » de fermetures de classes. Y compris les sénateurs Belin et Bellamy, qui ont pourtant voté en décembre dernier le budget présenté par le gouvernement et qui annonçait des milliers de suppressions de postes d’enseignants. La dénonciation des mesures prises s’est donc bornée à des déclarations indignées. Une motion de soutien pourtant proposée par la majorité et dont le principe semblait acquis, a même été abandonnée.
Sur Marie-Jeanne Bellamy et la carte scolaire
Sur le sujet du positionnement de la sénatrice Marie-Jeanne Bellamy sur les questions de carte scolaire, lire la NR du 06/04/2026.
Reprenant les propos du président du Conseil départemental Alain Pichon (« Chaque euro d’argent public dépensé doit être un euro utile« ), Florence Harris a ensuite demandé, évoquant la ligne Poitiers-Lyon, massivement soutenue par le Département : » J’aimerais qu’on me démontre l’utilité d’une liaison aérienne avec des avions vides à 75 % « . Ce à quoi elle s’est vu répondre : « Tu n’as qu’à aller à Lyon à vélo ! » par Alain Pichon.
Le budget du Sdis au cœur de la semaine de session
Jeudi 2 avril, devant l’ensemble des conseillers départementaux présents, des représentants du Sdis étaient venus présenter leur bilan 2025. Malgré les mots d’encouragements et de félicitations du président du Conseil départemental, le lendemain, en séance publique, ce sont des pompiers manifestants qui sont venus à l’Hôtel du Département.
Le manque de moyens accordés au Sdis par le Département a sous-tendu toutes les discussions autour du budget 2026. Parce que dehors, les pompiers manifestaient. Et parce que dedans, des représentants syndicaux ont dénoncé les décisions du Département, et que nous avons rappelé maintes fois à la collectivité sa responsabilité dans cette crise.
C’est Florence Harris, membre du conseil d’administration du Sdis (tout comme Ludovic Devergne), qui est intervenue en séance sur ce sujet, au nom du groupe. Voici son intervention complète.
« Comme le disait Pierre Mendès France, gouverner, c’est choisir. Et je vais vous le démontrer à travers l’exemple du SDIS, qui me paraît particulièrement emblématique.
Nous examinons aujourd’hui son financement, alors même qu’il manque environ 1,3 million d’euros pour assurer son fonctionnement.
La réponse proposée est une rallonge de 500 000 euros, mais… assortie d’un plan de redressement.
Cela pose question.
Car nous sommes face à une situation paradoxale : le besoin est reconnu, mais il n’est pas couvert ; et la réponse consiste à demander au SDIS de produire des économies. Or, rien ne permet de conclure à une dérive de gestion. Le sujet n’est pas la gestion. Le sujet, ce sont les moyens.
Les sapeur·ses-pompier·es se sont exprimé·es et vous ont décrit explicitement les conséquences de ce sous-financement chronique. Et les données viennent confirmer ce qu’ils et elles vivent au quotidien : l’activité augmente – avec par exemple 5 % d’interventions supplémentaires en 2025, et 7 % pour les secours à la personne – tandis que les marges de manœuvre restent contraintes.
Et même la gouvernance du SDIS alerte : le président du CASDIS a évoqué lundi la possibilité de remettre les clés du SDIS au préfet faute de financement suffisant.
Ces alertes doivent être entendues.
Mais au-delà de la situation immédiate, c’est une tendance de fond qui apparaît.
Hier matin, en commission générale, un tableau présenté par le SDIS lui-même a permis de mettre en lumière un élément essentiel. Jusqu’à présent, seule la subvention globale était mise en avant, sans distinction entre ses différentes composantes. Or, cette distinction est fondamentale.
La contribution propre du Département [au budget du Sdis] diminue. Elle est passée de plus de 4 millions d’euros en 2017 à 2,2 millions d’euros aujourd’hui.
Florence Harris
La subvention du SDIS est en réalité composée de deux parts : une part de fiscalité, notamment la taxe sur les assurances, et une part financée directement par le Département.
Et lorsque l’on distingue ces deux éléments, la lecture change complètement. Ce que montre ce tableau, c’est que la part fiscale augmente. Elle est d’ailleurs passée de 7,9 millions d’euros en 2017 à plus de 12,1 millions d’euros aujourd’hui, soit une hausse de plus de 50 %.
Et dans le même temps, la contribution propre du Département diminue. Elle est passée de plus de 4 millions d’euros en 2017 à 2,2 millions d’euros aujourd’hui. Elle a quasiment été divisée par deux.
Autrement dit : l’augmentation globale ne reflète pas l’effort réel du Département.

La part prise par le Département dans le financement du Sdis a diminué, alors que l’Etat, mis en cause par le CD86, a augmenté significativement sa contribution, via la TSCA (taxe sur les conventions d’assurance).
Cela appelle une exigence de clarté dans la présentation des données budgétaires.
Enfin, une question de fond se pose. Les choix budgétaires opérés interrogent la priorité réellement accordée à la sécurité des personnes et des biens. Car lorsque les besoins sont identifiés et que les moyens ne suivent pas, cela traduit un choix. Et dans le même temps, des moyens sont mobilisés sur des politiques qui ne relèvent pas des compétences obligatoires du Département.
Le financement du SDIS relève d’abord des collectivités territoriales. Il ne peut être attribué à l’État des choix budgétaires qui relèvent ici de notre assemblée. Ces choix s’inscrivent dans une histoire : le département de la Vienne hérite d’une politique fiscale peu volontariste, qui a durablement limité ses ressources, et contribué à un niveau de dotation aujourd’hui insuffisant.
Aujourd’hui, ce sont les services publics, et en particulier le SDIS, qui en supportent les conséquences.
Les choix passés ont conduit à la situation actuelle, et les décisions prises aujourd’hui ne permettent pas d’en sortir.
Comme le disait Pierre Mendès France, gouverner, c’est choisir. »
La veille, en Commission générale, à la demande de Florence Harris, le Sdis a fait état d’une augmentation de 1,6% des interventions au premier trimestre 2026.
Benoit Coquelet, président du Casdis et élu de la majorité, alors que la loi contre les conflits d’intérêts lui interdit de prendre la parole sur ce dossier, s’est pourtant exprimé, pour reporter la responsabilité de la situation sur le Préfet, tête opérationnelle du Sdis.
Le groupe a voté contre ce budget.
lien vers notre pétition contre la convention de financement du Sdis
Les interventions de Grégory Vouhé
Habitat, patrimoine, culture
(Retrouvez les interventions complètes de Grégory Vouhé pour cette sessions en fin d’article)
Le conseiller départemental a porté ses critiques sur plusieurs points du budget prévisionnel touchant au patrimoine, à l’habitat et à la culture : baisse de 20 % de l’appel à projets Patrimoine ; baisse de 50 % de l’autorisation de programme du Schéma départemental de l’Habitat (vote contre) ; 49 000 € de moins sur le budget culture (vote contre)… « Il n’aurait sans doute pas été impossible de sanctuariser le budget de la culture en trouvant ces 49 000 € sur un budget de 569 millions. Nous aurions fait d’autres choix « , a-t-il remarqué.

Tourisme
Puis Grégory Vouhé a insisté sur deux rapports (n° 43 et 44) prévoyant l’augmentation des aides allouées à l’Historial, à Monts-sur-Guesnes. Il a ainsi dénoncé « des sommes énormes qui auraient pu être mieux employées ailleurs« . En maintenant les subventions de nombreuses associations culturelles, par exemple. « On approche les 2 M€ de subventions directement versées par le Département pour un véritable puits sans fond. L’équivalent de pas moins de 5 années d’Heures vagabondes. Croyez-vous vraiment que la population n’aurait pas préféré le maintien des Heures vagabondes ?
Je pense à toutes celles et ceux qui n’iront jamais à l’historial, trop loin, trop cher […], à toutes celles et ceux
dont les concerts gratuits étaient la seule sortie de l’été. «
« Que d’autres financeurs se substituent à notre collectivité, et nous applaudirons des deux mains. »
Grégory Vouhé
Le rapport 44, relatif à une subvention d’exploitation de 270 000 €, l’a amené à rappeler les points suivants : « La subvention annuelle d’investissement, initialement de 105 000 €, a déjà été augmentée de plus de moitié, passant ainsi à 162 750 € supportés chaque année par notre collectivité, soit une charge de 105 000 € en 2021 et 2022, puis 162 750 € en 2023, 24, 25 et 26. Sans oublier la subvention d’équipement d’un montant global de 1 116 000 € signalée dans le Rapport de la Cour des Comptes. «
La nouvelle subvention, dite d’exploitation, est assortie d’un abandon de créance, et lie le Département pour 6 ans. « En 2026, il faut déjà verser pas moins de 90 000 €, quand il vous est impossible d’en trouver
la moitié pour épargner à près de 200 structures qui œuvrent sur nos territoires une nouvelle baisse des subventions culturelles « , a terminé Grégory Vouhé.
Les rapports 43 et 44, portant sur l’Historial, ont donc fait l’objet d’un vote « contre » du groupe.
Les autres interventions de Florence Harris
Agriculture/ruralité
La conseillère départementale, membre de la commission agriculture, a interrogé le président Pichon sur la notion « d’alimentation durable » mentionnée dans le rapport. Une alimentation durable qui, pour la majorité de droite, semble se résumer à une production locale. » Pour nous, [l’alimentation durable] c’est une agriculture qui s’adapte aux limites de la nature et qui change ses pratiques. Ici, c’est l’inverse : on maintient le modèle actuel, en comptant sur la technologie pour en repousser les limites. » L’élue a dénoncé une part du bio » encore trop faible « , « mais surtout l’absence de stratégie pour faire évoluer les pratiques, y compris dans nos filières locales. » » Le sujet n’est pas d’opposer le bio et le local. Le sujet, c’est de produire localement, sans dégrader les ressources« .

Estimant « dangereux » le choix de « continuer à soutenir des réserves d’eau qui ne remplacent pas les prélèvements, mais prolongent un modèle intensif sous tension« , Florence Harris a rappelé que « l’eau est limitée ; le climat change déjà ; et retarder la transition, la bifurcation, c’est fragiliser les agriculteur.ices eux-mêmes.«
« On ne sauvera pas l’agriculture en la figeant. On la sauvera en la transformant.«
Le groupe s’est abstenu lors du vote de ce rapport.
Action sociale
Dans le domaine de l’action sociale, Florence Harris a reconnu le « maintien des dispositifs indispensables : l’aide alimentaire, les secours d’urgence, et certaines actions, notamment contre les violences intrafamiliales« . Mais en incitant la collectivité à faire davantage.
Un exemple très concret : « Le budget des secours d’urgence diminue, alors même que ces aides sont indispensables et sollicitées par des milliers de personnes. Pour un montant moyen de 65 € par foyer. Personne ici ne conteste leur utilité. Mais soyons lucides : 65 euros, cela permet de tenir quelques jours.
Pas de vivre dignement.«
Critiquant le manque d’investissement dans la prévention – 5 000 euros, pour 18 actions collectives sur tout le département – l’élue a regretté que « les subventions aux associations, elles, diminuent encore, avec de nombreux refus« . En maintenant les aides d’urgence tout en affaiblissant les dispositifs qui permettraient d’en sortir (la prévention, le tissu associatif, l’accompagnement) « on reste dans une logique qui compense, plus qu’elle ne transforme. Et au fond, c’est cela qui manque dans ce budget : les conditions d’une vie digne, et la possibilité de s’émanciper.«
Enfance/famille
« Vous évoquez la nécessité de « recalibrer » la notion de danger. Sur les mineur·es non accompagné·es, on parle d’abord de gestion des flux. Sur l’auberge de jeunesse, vous exigez un accompagnement social, mais sans en garantir la stabilité ni les conditions d’emploi« , a-t-elle expliqué.
Sur ce rapport, le groupe s’est abstenu.
Conflit social à l’Ehpad des Feuillants
Au cours de cette session, a été évoqué le conflit social qui est en cours à l’Ehpad des Feuillants de Poitiers. Florence Harris a tenu à exprimer son soutien aux grévistes dont la mobilisation dure depuis quatre semaines. Le slogan des grévistes : «Travail précieux, salaire honteux». Une caisse de solidarité pour les soutenir et les aider à tenir afin qu’elles et ils obtiennent une reconnaissance salariale de leur travail difficile mais essentiel a été mise en place.
Les interventions de Ludovic Devergne
Aménagement du territoire : budget prévisionnel concernant l’aéroport de Poitiers-Biard
Alors que la fréquentation des différentes lignes aériennes proposées à l’aéroport local est en baisse (il n’y a plus qu’un vol hebdomadaire vers Londres à l’hiver 2025 contre 2 en 2024, et la liaison vers Barcelone ne sera pas assurée cet été), le Département continue à maintenir en vie une liaison Poitiers-Lyon à grand renfort d’argent public. Ainsi, le budget présenté au vote propose un financement à hauteur de 1 618 500 € en 2026, contre 1,4 million en 2025. « Cette rallonge de plus de 200 000 €, on est en droit de se demander si elle ne devrait pas être conditionnée à l’élaboration d’un plan de redressement, comme vous l’exigez du Sdis« , a tancé Ludovic Devergne. D’autant qu’on « va entraîner Grand Poitiers dans cette fuite en avant« . Grand Poitiers, lié par une convention de participation, va en effet devoir payer 110 000 € en 2026 pour cet équipement. Or « Grand Poitiers, vous allez le voir bientôt, va avoir de grandes difficultés à boucler son propre budget et devra probablement procéder à des hausses d’impôts de 150 à 250 %. Cette collectivité aurait sans doute été ravie de ne pas avoir à ajouter 110 000 € sur ce sujet« .
« On voit sur ce sujet comme sur celui de la santé des marges de manœuvre budgétaires qui auraient pu permettre de mieux financer le Sdis« .
« Allez-vous soumettre l’aéroport à un plan de redressement, comme vous le faites pour le Sdis ? »
Ludovic Devergne
Le groupe a voté contre ce budget.
Santé
Ludovic Devergne a également pris la parole au nom du groupe pour commenter le budget prévisionnel dédié à la santé, notant que les mêmes plans Santé étaient menés depuis 20 ans, « sans réelle organisation de l’offre de soin » et qu’il s’agissait « plus d’accompagner que de structurer« . Commentant le nombre d’installations de médecins affiché par la majorité départementale, il a relevé un manque de mise en perspective : « On ne parle jamais du solde réel, ni du temps médical réellement disponible qui est généré. On nous parle d’un nouveau plan Santé, mais sans évaluation. Ou plutôt, l’évaluation est annoncée, mais le budget est déjà prêt avant que celle-ci soit disponible. C’est de l’affichage.«
Selon lui, l’argent public est mobilisé, à travers ces plans, » sur des leviers qui ne répondent pas au cœur du problème « .

Ludovic Devergne, citant Einstein – « Faire toujours la même chose en espérant des résultats différents est une forme de folie » – a réclamé plus de transparence et moins de dogmatisme dans les décisions prises. « La désertification médicale n’est pas une fatalité« , a-t-il scandé, en prenant pour exemple la Saône-et-Loire : « Là-bas, le Département a créé des centres de santé, une démarche qui a été saluée par le Premier Ministre à l’assemblée des Départements de France. » Avant de conclure : « Sur d’autres sujets, on a du mal à trouver l’argent. Ici, c’est 500 000 €.«
Vote du budget général
Pour clore cette semaine de débats, le budget 2026 a été présenté aux votes des conseillers départementaux. L’occasion pour Ludovic Devergne de pointer de nombreux désaccords.
« Vous ne cessez de dire que notre Département est pauvre. Or, il est géré depuis bien longtemps par votre famille politique, vous avez eu largement le temps de faire en sorte qu’il le soit moins. Êtes-vous en train de critiquer votre propre bilan ?« . Avant de poursuivre sur le dossier du Sdis. « C’est le point dur, pour nous. Vous ne contestez pas qu’il manque de l’argent au budget, et pourtant vous ne le complétez que d’un quart. Or, la sécurité des habitants, ça ne se négocie pas !«
Puis il a parodié ce qu’il a appelé « la méthode Claude Eidelstein » (vice-président en charge des finances) : « Je vais additionner les sommes représentées par toutes les nouvelles dépenses puis dire « Comment va-t-on financer tout cela?« . » Et d’égrener : santé, 500 000 € ; château, 270 000 € ; aéroport : 200 000 € ; Trésor perdu d’Aliénor (un jeu touristique sur smartphone, enfin disponible après un an de retard), 750 000 €…
« D’autres choix que ceux que vous nous proposez sont possibles. Nous aurions fait d’autres choix, et c’est pourquoi nous ne voterons pas ce budget.«

Les interventions complètes de Grégory Vouhé




